Chaque jour pour Sarajevo

Sarajevo, a street under siege

Clic sur les images pour les voir en vraie grandeur

Avril 1992, la ville de Sarajevo en Bosnie est assiégée par l’armée serbe. Ce siège durera jusqu’en fin février 1996, c’est le plus long siège de l’époque moderne. À Point du Jour, Patrice Barrat tourne en rond, cherchant une idée pour rendre compte de l’horreur de la situation de gens qui, à deux heures d’avion de Paris, vivent comme nous. Finalement, Patrice propose de produire et diffuser chaque jour un documentaire de 2 minutes sans commentaire sur la vie quotidienne à Sarajevo.

Convaincre les diffuseurs n’est pas facile. C’est la BBC 2 qui entrera la première dans la production. Après des négociations difficiles avec Bernard Henry Levy qui siège à l’époque à la direction d’Arte, la chaine entrera dans la coproduction.

Finalement, après le succès des premières diffusions, de nombreuse chaines nous rejoindrons : TV2 Danmark, NOVA NOS (Hollande), SIC (Portugal), WIPX (USA), CANAL + Espagne, TV3 (Espagne), ZDF, WDR (Allemagne), SVT (Suède), DRS (Suisse), NHK (Japon), BRT (Belgique).

En Novembre 1993, Patrice vient me voir dans mon bureau et m’explique qu’il ne voit que moi pour aller en repérage à Sarajevo. Les deux objectifs sont de trouver un partenaire sur place : la télévision bosniaque ou une société privée et de choisir une rue représentative, pas trop grand, pas trop petite, assez abritée des bombardements…

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Transport
Entrer à Sarajevo, n’est pas des plus facile. La ville est encerclée par les forces serbes, seul un pont aérien organisé par l’ONU dessert la ville. Il est réservé aux forces militaires, à l’aide humanitaire et à quelques journalistes dûment accrédités. Il y a deux points de départ possibles : depuis Split en Croatie ou Ancône en Italie.
À partir de là, c’est l’incertitude. Maybe Airlines est le nom donné par les soldats de l’ONU à ce pont aérien. Les horaires sont erratiques, les places disponibles rares, le port du casque et du gilet pare-balles obligatoire.

A l’arrivée, l’aéroport est entouré d’énormes murs de terre ou de sacs de sable. Le trajet vers la ville ne peut se faire qu’en véhicule blindé. A l’arrivée, l’hôtel Holiday Inn qui abrite les journalistes est, comme toute la ville privé d’électricité et de chauffage la plupart du temps.
Dans ma chambre sombre et glacée, il y a un impact de balle sur la vitre. Je prends une photo qui servira de générique pour la série

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Saga
Après plusieurs visites déprimantes à la télévision nationale, dans des locaux immenses au trois quart vides, renvoyé d’interlocuteur en interlocuteur, je décide d’abandonner. Je rencontre finalement l’équipe de Saga et son patron, le cinéaste Adémir Kenovic et le courant passe instantanément.

Adémir m’emmène dans la ville, zigzagant pour éviter les zones exposées au tirs des snipers et celles où les bombardements sont fréquents. Puis, comme une évidence, nous terminons par sa rue de naissance, Hajduk Velikova. Elle est très représentative de la situation de la ville

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La production, les équipes
Le principe est de tourner le matin, monter l’après-midi et diffuser le soir par satellite grâce à l’équipe européenne qui est sur place (EBU). Patrice a obtenu de la commission européenne la mise à disposition gratuite du transpondeur.

Nous nous partageons les équipes entre la société Saga et Point du Jour : nous apportons le/la réalisateur/trice, l’opérateur/trice et le/la monteur/monteuse. Saga complète le reste de l’équipe : fixers, régisseur, ingénieur du son, chauffeur. Ils fournissent les locaux.

La durée d’un engagement est de 10 jours, difficile de faire plus tant la pression est grande.

Le tournage a duré 5 mois, de novembre 1993 à Mars 1994 puis janvier 1995, soit plus 100 sujets diffusés.

Je passais mon temps à proposer aux uns et aux autres d’aller à Sarajevo. Certains acceptaient avec enthousiasme d’autres refusaient
pour des raisons de sécurité.

Mes autres tâches étaient d’encadrer les équipes, de remplacer les matériels, de veiller à l’approvisionnement en cassettes, de négocier avec Saga l’organisation et l’argent… J’ai fait des allers-retour à Sarajevo un peu plus que tous les mois.

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Chaque film était précédé du nombre de jours de siège. C’était diffusé en général juste avant le JT sur la plupart des chaînes.

Le sniper
Le 17 décembre 1993, Jean-Jacques Birgé, plus cinéaste que journaliste décide au cours de son séjour de faire un sujet atypique. Il demande à Ademir d’écrire le monologue d’un sniper qui cherche sa cible dans Sarajevo.Et il met un viseur devant sa caméra. Désaccord de la production qui décide de ne pas diffuser le sujet qui ne correspond pas au cahier des charges.
De retour à Paris, Birgé le montre à des amis et le bouche à oreille explose. Finalement, ce court film sera gonflé en 35mm, traduit en plusieurs langues et sera diffusé en première partie du film « La Liste de Schindler » de Steven Spielberg.

« J’ai eu peur avant. Après, c’est trop tard, on n’a plus peur, on est simplement tendu en permanence. Ça tirait jour et nuit. Les obus tombaient n’importe où. Jusqu’à mille en période de pointe. Les snipers tiraient sur tout ce qui bouge, ou sur tout ce qui ne bouge plus. » JJB

Le film, remonté pour le grand écran, est passé dans plus de 1000 salles en France, et sur presque toutes les chaînes de télévision (TF1, France 2, France 3, Canal+, M6, Euronews, Première, Ciné-Cinémas…)

ANNEXES

La couverture de la presse écrite fut importante. Un article de Libération :

Contre la démission généralisée, chroniques d’une rue de Sarajevo:

«Chaque jour pour Sarajevo. Chroniques d’une rue assiégée»
par Olivier de BRUYN
publié le 2 janvier 1995 à 23h48

Arte, 20h27, chronique à partir de ce soir et durant tout le mois de janvier, Patrice Barrat et son équipe tournent quotidiennement «Chaque jour pour Sarajevo. Chroniques d’une rue assiégée». En quelque sorte la suite de leur travail de l’an dernier déjà présenté sur Arte. Parce que rien n’a changé.

De novembre 93 à mars 94, on s’en souvient peut-être, les Chroniques d’une rue assiégée traitaient avec obstination et exigence ce que l’on appelle communément «le drame bosniaque». Durant cinq mois, il s’agissait d’envoyer chaque jour de Sarajevo une chronique qui décrivait la vie quotidienne des habitants d’une rue ordinaire. Transmises au jour le jour par satellite et diffusées le soir même à partir du 21 décembre 93 sur Arte (montrées également, entre autres, sur la BBC) ces chroniques de 2 min offraient paradoxalement ce que le cycle infernal de l’info n’offre d’ordinaire jamais: la durée. Temps nécessaire pour appréhender autre chose que des clichés et du sensationnalisme; temps aussi pour le spectateur de faire connaissance, soir après soir, avec ces habitants serbes, croates ou musulmans, tous enfants de la Bosnie-Herzégovine.

Sans commentaires, toujours précédées du décompte des jours de siège de Sarajevo, les Chroniques donnaient à voir comment la vie continuait «quand même» en temps de guerre. Et aussi comment elle pouvait brutalement s’interrompre: une des femmes vues dans le film était tuée lors du carnage du marché de Sarajevo. Rien de démago dans ces chroniques, juste le modeste souci d’utiliser l’image et la durée pour rappeler, à travers le prisme de la vie quotidienne et des mots de colère, ce qui se trame là-bas. Sans didactisme ni théories édifiantes, mais avec proximité et amour pour les gens. Histoire, au bout du compte, de ne pas oublier qu’en Bosnie, il est quand même question de purification ethnique.

Hélas, les chroniques reprennent Comme rien n’a changé à Sarajevo, ni a fortiori ailleurs en Bosnie, Patrice Barrat, l’instigateur des Chroniques et ses collaborateurs tant en France (l’agence «Point du jour») qu’en Bosnie (le groupe de réalisateurs de Saga) ont décidé de remettre le couvert. A partir de ce soir et durant (au moins) tout le mois de janvier, les chroniques reprennent. On a envie de dire hélas. «Quand on est parti là-bas la première fois, explique Patrice Barrat, on savait que l’on y reviendrait un jour. On pensait alors à un documentaire sur cette rue, ces gens. Et puis comme rien n’a bougé, voire que la situation s’est aggravée, on s’est dit que la meilleure chose était peut-être de recommencer sous cette même forme, inhabituelle à la télévision. Cette année, on ne sait pas comment les gens de la rue vont nous accueillir. Ils ont des raisons d’être totalement écoeurés par l’attitude de l’Europe à leur égard. Les chroniques, forcément, ne seront pas les mêmes, il y aura sans doute plus de colère.»

Même si l’on ne peut en rien préjuger de cette nouvelle série, il n’est pas question ici de performance technique, le rythme quotidien et la répétition permettent simplement (mais c’est énorme) de prendre le contre-pied de la surenchère des JT qui, audimat faisant loi, n’auront sans doute jamais le courage d’insérer dans leur conducteur les 2 à 3 minutes quotidiennes consacrées à la même rue et à ses habitants. «Notre objectif, insiste Patrice Barrat, est de montrer la vie quotidienne des gens, et aussi ce qui se passe dans leur tête. C’est une démarche radicalement différente de celle ordinaire des médias, tous supports confondus, qui ne passent souvent des sujets que lorsque le niveau de morts est acceptable… Avec le crescendo que cela impose et qui veut que, pour attirer l’attention, il faut à chaque fois un surplus de sang et de sensationnalisme.» Les Chroniques, objet à proprement parler extra-ordinaire dans un PAF qui crée de l’oubli en conserve, ne cherchent pas à provoquer notre cathodique compassion, mais plutôt, de l’aveu des auteurs, à réveiller les consciences politiques singulièrement endormies par la routine de la télé où un événement chasse l’autre. Bref, un boulot plus que nécessaire et hélas extrêmement rare. Une des contributions intelligentes des images (à ranger aux côtés des films de Goupil et Marcel Ophuls) qui bat en brèche la démission généralisée face à l’ex-Yougoslavie. A noter par ailleurs que Barrat et son équipe ont d’ores et déjà en boîte un autre film tourné à Belfast et répondant grosso modo au même principe que les Chroniques. Déjà diffusé sur «Channel Four» ce film-là est à ce jour inédit en France…

Olivier DE BRUYN

Un extrait du journal de Corinne Godeau. Pour comprendre l’ambiance…

Journal de Corinne Godeau (monteuse) Deuxième séjour à Sarajevo
Mercredi 5 Janvier 1994.7h30. Aéroport de Ancona.

Fouille minutieuse. 30kg par personne (45 tolérés), 2l d’alcool et 100 cigarettes, 4 paquets de café. Mon sac pèse 42kg. Ca passe.L’avion est allemand. Après 25mn de vol, on nous fait mettre un gilet pare-balle et un parachute. Pas rassurant, mais je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas peur.
Le ciel est bleu. Dessous, l’enfer approche. La mer… puis la montagne … enfin les nuages et une descente très rapide et mouvementée, un atterrissage très doux.
SARAJEVO.
Il fait gris, il bruine, mais il fait chaud.
Le sac sur le dos et « go and run, run, run !!! ». C’est lourd, mais on court quand même sur le tarmak. Pas le choix. Pas question de compter sur un militaire balaise pour porter le sac ! A chacun son fardeau, chacun pour soi… et dieu pour tous, je ne suis pas bien sûre…
La Maybe airlines porte bien son nom.

Le tank est sur le parking. Pas de surprise pour ce 2ème voyage. En Novembre 93, il n’y avait pas de navette. Obligés de rester derrière des sacs de sable, sur cet aéroport qui reçoit des obus régulièrement. Avec P.Watson, nous étions resté longtemps à attendre, sans aucune information, un peu angoissés à l’idée de passer la nuit dans un container, alors que l’aéroport serait fermé.

SOUVENIR d’aujourd’hui : Les gilets pare-balle : obligatoires pour partir à Sarajevo depuis Split, en Novembre 93. Mais comment oser porter une telle protection alors que nos amis bosniaques n’en ont pas ? Ils prennent tous les risques pour les repérages, les déplacements en voiture. Patrice donne le sien à Ismet, notre super chauffeur. Le mien est allé à je ne sais plus qui…

En route pour le PTT building. Attente sur un autre parking. ¾ d’heure plus tard, route pour l’Hollyday Inn. Chambre 323. La fenêtre est autant cassée que celle de la chambre 319 de Novembre. Mais l’angle a changé. Les deux tours en ruine. Snipper Ave. Pas d’électricité. Pas d’eau. Pas de téléphone. Il fait froid.

Le froid en Novembre. Et Pas d’eau. Un fond dans la baignoire, gelée . 2 pantalons, tee-shirt et trois pulls pour dormir, enfin … essayer. Une petite cafetière électrique de 1l circule d’une chambre à une autre pour avoir un peu d’eau chaude, histoire de faire une toilette de chat. On économise, on partage.
Le restaurant de l’hôtel qui a connu des temps fastueux. Un soir, il y avait du caviar pour le diner de tous ces journalistes et autres témoins étrangers. A notre table, personne n’y a touché. Honteux de voir cette opulence en provenance d’on ne sait où, au cœur de cette ville dont les habitants ont peine à faire une « Pita » au lard.
Patrice a eu toutes les peines du monde à faire accepter, par la direction de l’hôtel, une partie de l’équipe de SAGA à diner : réservé à la presse étrangère. Et puis, un peu la trouille de leur réaction en voyant le buffet garni… et bien garni…

Enfin, à 15h le téléphone revient. Quelqu’un vient me chercher dans une auto rouge et rouillée. A fond la caisse. C’est la snipper Ave. On baisse la tête.
Et puis l’EBU, la voiture Policija, qui ne peut plus, comme en Novembre, nous amener à la porte de l’hôtel. Trop dangereux. Les snipers tirent sur toutes les autos en ce moment. Les abords de l’hôtel sont presque condamnés, sans blindage.
Alors il faut courir.
Le trajet n’est pas très long, mais assez découvert.
Le ciel est très étoilé. Magnifique. Des lumières partout de la voie lactée.
Il y a 3 marches, puis 2 marches. Un chemin en carreau de pierre, une esplanade puis 2 volées d’escalier qu’il faut descendre sur la gauche, puis sur la droite. Une longueur de bâtiment dont il faut raser le mur, la Sniper Ave, un talus, la demi-longueur de l’hôtel, sa demi-largeur  et voilà la porte en contreplaqué.
C’est 5 mn de bonne course. Ce n’est pas long 5 mn et pourtant…
Dans le silence. Il n’y a personne. On n’entend que ses propres pas sur le bitume de l’avenue de la mort, comme partout à Sarajevo. Surtout : ne pas s’habituer pour rester toujours vigilant et rapide. Le sniper n’hésitera pas à la moindre erreur de trajectoire, au moindre ralentissement. Combien y ont laissé la vie déjà ? et la guerre n’est pas terminée.
J’y vais… j’y vais pas …
J’y vais. Pas le choix.
Que va-t-il se passer ? Des rafales vont-elles pleuvoir ? Ou bien une seule balle partira-t-elle ? Arrivera-t-elle à atteindre son but ?
Gagner ou perdre. Mais quoi ? LA VIE.
Le ciel est magnifique. Si je tombe, j’aimerai que ce soit sur le dos pour partir dans les étoiles.
Toute la nuit, ça pilonne.

SOUVENIR d’aujourd’hui. Ce même trajet, à courir avec Olivier, main dans la main. Du plus vite possible. Il y avait de la neige. On arrivait au talus. Un bruit étouffé, un peu devant nous et sur la droite. Une balle venait d’être tirée. Le sniper nous a-t-il « raté » volontairement ? peut-être… peut-être pas… En tout cas j’ai trébuché dans le fossé, Olivier m’a tirée de là et on a couru encore plus vite. Ouf ! arrivés.
…/…

ANECDOTE DE PRODUCTION

Ce projet était concerné, généreux et risqué. Il est devenu, du fait de son succès, de la quinzaine de chaines qui étaient entrées en coproduction ou en préachat, une « bonne affaire » financière.
La tenue des comptes de copro était ardue. Nous avions une dent contre Arte qui, en la personne de BHL (DHS, ils disaient à Sarajevo pour : Deux Heures à Sarajevo) nous avaient fait les pires difficultés pour entrer dans le programme. L’idée était qu’ils ne gagnent pas d’argent au delà de leur mise initiale. J’ai donc présenté les comptes en conséquences. J’ai envoyé au Directeur financier de Point du Jour deux documents : les comptes internes/réels et les comptes officiels.
C’est les comptes internes qui ont été envoyés à la chaîne !
Les réactions ne se firent pas attendre. Je n’en eu pas d’écho,  j’avais quitté Point du Jour et étais parti travailler en Guinée Bissau.